Le testament de mère Térésa


Les Ecrits secrets de mère Térésa, lettres à ses guides spirituels, carnets intimes qu’elle souhaitait détruire viennent d’être publiés en anglais puis en français (mars 2008), par Brian Kolodiejchek (Viens, sois ma lumière en est le titre français) aux éditions Lethielleux (Paris).

C’est un appel tragique, car depuis 1949 ou 1950, un demi-siècle avant sa mort, mère Térésa traversait la plus profonde des nuits spirituelles. Celle qui unit les plus grands mystiques au Christ en Croix. Moment où l’excès de ses souffrances arrachait à son humanité les paroles de détresse :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonnée?» C’est donc du fond de sa détresse que mère Térésa a fait cet appel, elle qui avait tout quitté : après son engagement religieux dans un pensionnat confortable de haut niveau, elle se transféra chez les plus déshérités, à Calcutta. Elle y recueillit enfants et vieillards, qui mouraient sur les trottoirs, en suscitant d’immenses concours indiens et internationaux, en personnels et en argent. Cette Albanaise de naissance venait apporter la lumière aux déshérités. Elle note au fil des ans les « ténèbres ».

Dans une lettre à l’un de ses directeurs spirituels, elle écrit :
« Maintenant père, depuis 1949 ou 1950, cette terrible sensation de perte, ces ténèbres indicibles, cette solitude, ce désir continuel de Dieu m’accablent jusqu’au fond de mon cœur. Ces ténèbres sont telles que je ne vis vraiment pas, ni avec mon esprit ni avec ma raison. La place de Dieu dans mon âme est vide. Il n’y a pas de Dieu en moi. Quand la douleur du désir est si grande, je ne fais que désirer Dieu encore et encore. […] Parfois, j’entends juste mon cœur crier : “Mon Dieu” et rien d’autre ne vient. Cette torture et cette douleur, je ne peux les expliquer.»

De courts extraits suffisent pour donner une idée de la densité des ténèbres où elle s’est trouvée:
« Il y a tellement de contradictions dans mon âme, un désir ardent de Dieu, profond au point de faire mal : une souffrance permanente, et en même temps, le sentiment de ne pas être aimée de Dieu, d’être repoussée, vide, sans foi, sans amour, sans zèle… Le ciel ne signifie rien pour moi, il m’apparaît comme un lieu vide. » Une presse hâtive s’est étonnée : n’est-il pas scandaleux de publier ces constats d’échec à l’heure de la béatification glorieuse à Saint-Pierre de Rome ?

En matière de foi et d’expérience religieuse, il y aura toujours des gens qui ne comprennent rien à rien. Une telle nuit spirituelle, au contraire, place mère Térésa dans les rangs des plus grands mystiques du christianisme : les plus éprouvés, les plus généreux, les plus désintéressés à l’heure où ils donnent tout, et il n’y a plus rien pour eux. Le Christ a vécu ces ténèbres dans son humanité car il l’assuma authentiquement, sans privilège, bien au contraire. Il a épousé le pire du malheur humain pour nous sauver par un plus radical amour dans l’abandon et les douleurs de la croix. Il a demandé le même dépouillement héroïque à sa mère au pied de la croix et à tant de saints, de l’apôtre Paul à sainte Bernadette, à Thérèse de Lisieux et à bien des inconnus que je rencontre aujourd’hui. J’évoque leur longue histoire dans mon livre Marie Deluil-Martiny, une religieuse assassinée (Fayard).

Le Christ a permis que mère Térésa partage les ténèbres de ceux à qui elle venait apporter la lumière, comme Il l’a fait le premier. Au plus profond de sa détresse, elle disait encore : « Si jamais je deviens sainte, je serai certainement une sainte des “ténèbres”. Je serai continuellement absente du Ciel, pour allumer la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres sur terre.» Elle parle comme Thérèse de Lisieux qui disait : « Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre », ce qui s’est vérifié, de tant de manières spirituelles puis matérielles par les voyages internationaux de sa châsse. Après son offrande comme victime « à l’amour miséricordieux » Thérèse de Lisieux avait connu non seulement les ténèbres de sa longue tuberculose depuis le premier crachement de sang qu’elle avait salué comme un bonheur, mais aussi cette nuit mystique d’action de grâce qui s’était continuée par la nuit tragique et souffrante de ses derniers mois. Dieu lui paraissait absent, ou même inexistant. Elle était obsédée des tentations des athées, mais la souffrance physique épaississait encore ses ténèbres afin qu’elle partage de l’intérieur l’épreuve des ennemis de Dieu pour lesquels elle priait dans cet état.

Quand nous perdons le sens de Dieu, dans l’asphyxie d’un monde matérialisé ou par tentation, retenons ces exemples héroïques. Nos épreuves quotidiennes ne sont rien à côté de celles de mère Térésa. Comprenons bien qu’alors il ne faut pas abandonner Dieu qui permet l’épreuve, ni se fâcher avec Lui, mais plonger au contraire à l’aveuglette dans une humble confiance en implorant la lumière, bien sûr, mais surtout, si la lumière ne vient pas, n’abandonnons pas Dieu qui semble nous abandonner, abandonnons-nous à Lui à la suite du Christ ; car après avoir exprimé sa plainte, à la suite du psalmiste (Ps 22) : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» (Marc 16, 53), Il a ajouté : «Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Luc 23, 46).

Après cela, comme mère Térésa, même si lumière et inspiration nous lâchent, nous recevrons comme elle dans notre détresse même ces motions qui la firent persévérer avec son sourire de paix et son rayonnement cachés à ses yeux qui inspiraient et éclairaient les autres. C’est la leçon fondamentale et finale de la croix : centre de l’Evangile et du message du Christ au seuil persévérant du dévoilement final.
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