L'hostie miraculeuse de la Réunion (26.01.1902) Chanoine L. Lavialle


Un témoignage d'époque...

L'île de la Réunion fait depuis longtemps partie des colonies françaises. La population d'environ 730.000 habitants, se compose en partie de créoles français, ayant les mœurs, la langue et la religion de la mère patrie ; le reste de la population se compose de noirs et d'Indiens. La superficie de l'île est égale à la moitié d'un département français. L'île est très montagneuse, volcanique, très fertile, riche en cultures.

Environ soixante paroisses ont été érigées autour d'un évêché dont la résidence est à Saint-Denis, ville de 122,000 habitants. Rien de ce qui se passe en France n'est in connu là-bas, sur les côtes d'Afrique. Réciproquement, les faits considérables qui se produisent dans la colonie, maintenant département, sont vite transportés sur les rives de France.

En 1909, voici ce qu'écrivait le chanoine L. Lavialle : « Il y a sept ans, nous nous en souvenons fort bien, l'Univers, la Croix et beaucoup de journaux catholiques publièrent, au commencement du mois de février (1902), des correspondances fort curieuses, rapportant un grand événement arrivé à Saint-André-de-la-Réunion, à savoir l'apparition miraculeuse de Notre-Seigneur dans la sainte hostie. Les journaux chrétiens sont généralement très réservés pour parler de ces faits surnaturels, extraordinaires, car l'obéissance leur en fait un devoir. Elles attendent, dans un silence prudent, le jugement de l'autorité compétente, qui seule a qualité pour se prononcer sur la vérité du miracle. »

Si nous venons raconter ici bien tardivement l'événement de Saint-André, c'est parce que nous avons eu le véritable avantage de voir et d'entendre, à Périgueux, M. l'abbé Lacombe, prêtre du diocèse de Rodez, curé de Saint-André, témoin principal de l'apparition. Avec la permission de Mgr l'Évêque, il a bien voulu consacrer une demi-heure à tous les prêtres qui ont été désireux de l'entendre, vendredi dernier, 26 août, dans la salle synodale du grand séminaire. Voici son récit rendu avec la plus scrupuleuse fidélité.

- C'était, nous dit-il, le 26 janvier 1902, dimanche de la Septuagésime. J'avais commencé la grand-messe. C'était pour nous la fête de l'Adoration perpétuelle (Les Quarante Heures). Le Saint-Sacrement était exposé sur le tabernacle. Après l'élévation, vers le Pater Noster, mes yeux s'étaient élevés vers l'hostie et j'avais aperçu une auréole fort exactement dessinée au-dessus du rayon de l'ostensoir. Sans doute, me dis-je, quelque chose de particulier se passe ici, mais je ne m'arrêtai à aucun jugement. Je continuai la récitation des prières de la messe, avec une vive préoccupation dans l'âme, que je m'efforçai de dominer. La communion achevée, tandis que je purifiais le calice, je pus de nouveau porter furtivement les yeux sur l'ostensoir. J'aperçus de nouveau cette demi circonférence en forme de belle couronne qui entourait un front humain et des yeux baissés. Aux dernières oraisons, avant de courber la tête en signe de respect pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, contenu dans les conclusions Per Dominum, je jetai encore un regard rapide sur le divin Sacrement. Je vis alors bien distinctement le nez et les joues en relief de la divine face. Ce qui me frappa alors, ce fut l'expression de profonde et douloureuse tristesse peinte sur le visage. Les cils des yeux étaient rares et longs ; ils se projetaient bien nettement en avant sur les paupières supérieures. Je pouvais très certainement être dans l'illusion. Je gardai donc tout mon sang-froid et j'achevai les cérémonies, les prières du Saint Sacrifice.

Rentré à la sacristie, je dis au plus grand de mes enfants de chœur : « Allez à l'autel, regardez l'ostensoir et revenez me dire ce que vous voyez. » Les enfants y vont et reviennent en toute hâte: « Mon Père, disent-ils, nous voyons la tête d'un homme dans l'hostie. C'est le bon Dieu qui Se montre ! » Je me dis alors du fond du cœur : Tu n'es pas le seul à avoir vu. Ces enfants voient. Si Dieu veut faire un miracle, Il est le maître !

Presque en même temps que les enfants de chœur, arriva à la sacristie un jeune homme de seize ans, Adam de Villiers, qui avait fait une partie de ses études littéraires dans un collège de France.

« Entrez dans l'église, lui dis-je, et dites-moi si vous apercevez quelque chose d'extraordinaire sur le tabernacle. » Le jeune étudiant se dirigea vers le sanctuaire et revint bientôt redisant ce que les servants de messe avaient affirmé : « Père, c'est le bon Dieu qui paraît dans l'hostie, je vois Son divin visage. » A partir de ce moment, il n'y avait plus lieu à un doute pour moi. Je ne m'étais pas trompé, puisque plusieurs enfants, sans que je les eusse prévenus, voyaient aussi bien que moi le même objet.

Comme je revenais de la sacristie dans le chœur, pour adorer le Très Saint Sacrement, je rencontrai quelques-unes des Sœurs de la paroisse. Elles s'avançaient pour me dire : « Père, regardez, voyez la merveille qui s'opère dans l'ostensoir. On y voit le visage de Notre-Seigneur ! - Oui, leur dis-je, j'ai commencé à le remarquer à la fin de la messe. »

Je fis donc mon action de grâces. Mes yeux ne pouvaient plus se détacher de l'objet admirable qui les ravissait. L'auréole était d'une couleur cendrée. Le front, le visage, les paupières qui fermaient les yeux étaient d'une pâleur cadavérique.

Sans que j'eusse eu besoin de rien dire à personne, le bruit s'était déjà répandu autour de l'église, dans les rues, dans les quartiers de la ville, qu'une apparition merveilleuse se produisait à Saint-André. La foule commençait à arriver. Les croyants, les incroyants affluaient de tous côtés. Par télégrammes plusieurs personnes de Saint-Denis sont prévenues du fait prodigieux. Les trente kilomètres qui séparent Saint-Denis de Saint-André furent franchis en voiture. Le lendemain, des témoins oculaires racontaient dans les journaux du chef-lieu d'arrondissement ce qu'ils avaient vu de leurs propres yeux la veille.

Mon action de grâces terminée, je me retirai dans mon presbytère; j'étais fatigué et, de plus, je désirais laisser à mon peuple toute latitude, toute permission de voir le prodige d'aussi près que possible. Puisque Notre-Seigneur daigne Se montrer ainsi dans mon église, il y a des desseins de miséricorde que je dois favoriser.

En effet, pendant que je me reposais au presbytère, le peuple de Saint-André se mit en branle. Il vint à volonté toute la matinée. Ce fut un perpétuel va-et-vient dans notre église. Tout le monde voulait voir la Sainte Face, qui Se montrait. Le plus grand nombre des personnes qui accouraient, voyaient. Cependant toutes ne voyaient pas. Les privilégiés de la journée furent d'abord les petits enfants, ensuite les plus grands pécheurs. Dès qu'elles étaient entrées dans l'édifice sacré et qu'elles se trouvaient en présence du Saint-Sacrement, elles s'écriaient : « Je vois ! » Elles étaient saisies d'émotion. Elles apercevaient le visage, la barbe, les cheveux, des larmes dans les yeux. Plusieurs même ont été frappées par la vue des gouttes de sang sur les traits de l'adorable Face.

Mais n'anticipons pas.

À dix heures, continua l'abbé Lacombe, je fus appelé pour un baptême. Je dus revenir dans mon église fréquentée par des flots incessants de visiteurs, calmes, mais visiblement frappés. La cérémonie du baptême finie, je revins dans le chœur. La même scène continuait sans relâche.

Ma conviction personnelle était complète. Néanmoins, je désirais obtenir de la bonté de Dieu une preuve de plus de la vérité du miracle, pour convaincre le plus d'incrédules possible. M'approchant de l'autel en face, puis allant à ma droite du côté de l'épître, je ne voyais plus que la sainte hostie. Je me dirigeai vers ma gauche, du côté de l'Évangile ; là, de nouveau, la sainte Face de Notre-Seigneur m'apparut, tournée vers moi. L'auréole avait disparu. A la couleur terne, sombre, cadavérique du visage avait succédé la couleur et le teint d'un visage animé, bien vivant.

Non pour moi, mais pour mon peuple, je voulus tenter une sorte d'épreuve de la vérité de la surnaturelle manifestation. Tout près de l'autel était un escabeau à plusieurs marches : je le pris et m'en servis pour monter au-dessus du niveau de l'autel, presque en face de l'ostensoir. À peine avais-je mis le pied sur l'escabeau, le visage qui venait de se montrer ne m'apparut plus ; une tache noire commençait à couvrir une partie de l'hostie sainte. Arrivé à la cime des marches que j'avais gravies, je n'eus plus devant moi qu'une sorte de couche d'encre bien noire étendue sur le verre de la lunule où l'hostie était renfermée.

Je considérai attentivement ce voile noir que la puissance divine étendait entre les espèces sacramentelles et mes regards mortels. Évidemment, me dis-je, Dieu te donne en ce moment une réponse éloquente. Je pris le parti de redescendre les marches de l'escabeau. À mesure que je m'inclinais en reculant, la couleur noire disparaissait. J'étais à la dernière marche, il ne restait plus qu'une tache en forme d'arc entre les deux verres du croissant. J'éloignais l'escabeau, et l'hostie sainte reprenait sa couleur cendrée. L'expérience que je venais de faire était pour moi un second prodige confirmant et éclairant le premier. Je retournai dans mes appartements, laissant encore toute liberté aux pieux élans de mes fidèles et aussi à la curiosité de toutes sortes de visiteurs, impies, infidèles, mécréants qui désiraient, eux aussi, se rendre compte du grand phénomène.

Que se passa-t-il pendant mon absence?

On voulut s'approcher aussi près que pos sible de l'autel et faire tous les essais, toutes les expériences, toutes les recherches possibles afin de découvrir la vérité. Parmi les assistants, les uns montèrent derrière l'autel, les autres devant. Chose singulière, derrière l'ostensoir l'apparition ne cessait pas. On voyait le visage humano-divin aussi bien d'un côté que de l'autre.

On éteignit les bougies, les cierges, on ferma les volets des fenêtres. Dans l'île, en effet, les églises ont des volets pour préserver les édifices des accidents fréquents causés par les cyclones. On obtint ainsi, à plusieurs reprises, l'obscurité la plus complète dans l'église. Mais à mesure que la nuit était plus sombre, la Sainte Face devenait plus lumineuse et était aperçue d'une façon plus claire et plus distincte. À plusieurs reprises, une exclamation de foi et d'admiration s'échappa de toutes les poitrines.

Cependant tous les visiteurs n'apercevaient pas le prodige, plusieurs obtinrent le bonheur de voir comme les autres, après avoir longuement prié. Une demoiselle était entrée dans l'église à deux reprises, y était restée assez longtemps et n'avait rien vu. Son âme était dans l'angoisse. Une troisième fois, elle revint, se mit à genoux et dit dans sa prière: «Mon Dieu, je ne sortirai pas d'ici que je n'aie vu comme les autres.» Elle s'adressa avec ferveur à la très Sainte Vierge. Après une minute ou deux d'ardentes supplications, elle leva la tête et eut le bonheur de distinguer le disque ou auréole, le front, les yeux, le visage entier terminé par une barbe légèrement grisonnante. Comme elle connaissait le dessin, elle a retracé elle-même le visage tel qu'elle l'avait vu, en essayant de lui donner l'expression de tristesse profonde qui avait frappé tous les spectateurs.

Le maire de la ville, M. Duménil, croyant mais non pratiquant, se rendait à l'église pour se rendre compte par lui-même de ce qui se passait.

Comme il croisait des groupes allant et venant dans les rues, on lui dit : « Vous ne verrez pas, vous ! - Eh bien ! si je ne vois pas, du moins ces petites filles que je mène par la main verront à ma place. » Ayant donné cette réponse de résignation, il rentre dans l'église Saint-André. La foule s'écarte pour laisser passer le premier magistrat de la ville. Celui-ci fait passer devant lui les deux fillettes qu'il avait jusque-là conduites par la main. Volontiers, il serait resté en arrière, comme pour dire : « Pour moi, je suis condamné d'avance à ne rien voir. » Cependant la foule s'étant entrouverte pour le laisser passer, il s'avance à pas lents vers le sanctuaire. A peine y est-il entré, il regarde l'ostensoir et ce cri d'étonnement sort de sa bouche : «Moi aussi, je vois !»

Le maire, catholique au fond du cœur, était ami et partisan des Sœurs établies dans la paroisse. Il a été révoqué par le gouvernement, parce qu'il n'était pas favorable à la laïcisation.

Je l'ai dit, reprend l'abbé Lacombe, en ce jour du 26 janvier, ce furent surtout les petits enfants et les grands pécheurs qui furent favorisés.

Des personnes connues par leur inconduite notoire, des pécheresses publiques venaient, regardaient et apercevaient aussitôt la face auguste du Maître. Elles distinguaient de grosses larmes comme suspendues à Ses paupières. Plusieurs même déclaraient voir du sang sur les joues. Des infidèles, des Indiens venus voir par curiosité, n'avaient qu'à se présenter pour voir.

Mais, parmi les catholiques, il y eut toujours dans la journée quelques personnes privées de la contemplation désirée. Une personne sur vingt, à peu près, était obligée de confesser son impuissance à découvrir l'objet de la vision du peuple. Même parmi les religieuses, il y en eut une qui ne put partager la joie de ses compagnes.

Chose également digne de remarque, quelques témoins se servirent de jumelles, de verres grossissants, pour mieux voir le phénomène prodigieux. Mais, alors qu'ils voyaient tous les objets, les tableaux, les fleurs, les cierges agrandis, rapprochés, ils ne voyaient pas aussi bien la sainte Face qu'avec leurs yeux seuls. Ce fait ajouté aux autres, montre bien que la manifestation était faite en dehors des lois naturelles.

Il serait difficile d'apprécier le nombre des habitants de l'île qui, ce jour-là, pénétrèrent dans l'église de Saint-André. Il y en eut assurément plusieurs milliers. Des centaines de signatures ont été recueillies pour attester des faits accomplis.

Vers deux heures de l'après-midi, un changement étrange s'opéra. La physionomie de Notre-Seigneur disparut complètement pour être remplacée par un nouveau phénomène. Un crucifix miraculeux apparut aux regards des assistants au milieu même de l'hostie consacrée. Il était en relief en avant des espèces du pain. Il dépassait la circonférence de l'hostie de deux à trois centimètres en haut et en bas. Derrière ce crucifix, l'hostie paraissait petite. Plusieurs personnes atteintes d'une infirmité aux yeux ont déclaré qu'elles voyaient très nettement ce crucifix du fond de l'église qui a cinquante mètres de longueur, alors que, en temps ordinaire, elles ne pou vaient rien distinguer à l'autel.

Les enfants d'un orphelinat étaient là dans l'église avec leurs surveillantes, vers deux heures, lorsque la sainte Face cessa de Se montrer pour être remplacée par un crucifix. Elles ont pu observer de leurs regards, qui n'étaient point distraits ce jour-là, la succession des phénomènes.

M. le curé de la paroisse, l'abbé Lacombe, achève ainsi son récit:

J'arrivai ainsi à l'église pour les vêpres. Elle était remplie de fidèles. C'était le moment où l'ostension du crucifix venait d'avoir lieu. L'hostie de l'ostensoir était blanche comme neige : ce n'était pas sa couleur naturelle. Par-dessus, je voyais très clairement se détacher plus long que le diamètre de l'hostie, le crucifix extraordinaire. Les vêpres furent chantées comme de coutume; mais devant une assistance plus pieuse et plus considérable que les dimanches ordinaires. Il me faut cependant reconnaître, ajoute-t-il, que la dévotion à la sainte Eucharistie est assez vive dans ma paroisse. Il y avait tous les jours, plusieurs communions à la messe. Le dimanche, j'en comptais au moins une centaine. Les jours de fête, elles atteignaient un chiffre beaucoup plus considérable. Peut-être l'apparition était-elle une récompense céleste accordée à mes bons paroissiens.

Au moment du Salut, on chanta les motets d'usage. Le crucifix était toujours apparent sur l'hostie. Au Tantum ergo, l'apparition disparut complètement : en se relevant après avoir incliné la tête en signe de vénération religieuse pendant les premières paroles de l'hymne sacrée, on n'apercevait plus ni le cru­cifix, ni la blancheur de l'hostie exposée. Je donnai la bénédiction avec l'hostie du miracle, me possédant très bien, étonné du calme que je pouvais garder. »

Le récit très intéressant de l'abbé Lacombe était fini. Les prêtres l'avaient écouté sans distraction, les yeux fixés constamment sur lui, craignant de perdre une des syllabes tombées de sa bouche. Jusqu'à la fin de la récréation ils l'entourèrent, lui posant toutes sortes de questions, de difficultés, d'objections. Les réponses les plus satisfaisantes, les plus claires, leur étaient fournies. La curiosité de tous et de chacun était pleinement satisfaite.

C'est alors qu'un certain nombre de confrères, se tournant vers moi, me conjurèrent de reproduire le récit de l'abbé Lacombe dans notre chère Semaine Religieuse de Périgueux. Je promis d'agréer à ce désir.

En signant ces quelques pages, nous tenons à émettre l'acte d'obéissance que l'Église réclame des auteurs qui, en écrivant la vie d'un saint ou en racontant des prodiges nouveaux, doivent soumettre leurs écrits au jugement de l'Église.

Si donc, en parlant de l'événement de Saint-André-de-la-Réunion, nous avons employé plusieurs fois le mot miracle, nous déclarons à l'avance retirer cette expression si l'autorité spirituelle se prononçait un jour dans un sens opposé.

L. Lavialle, chanoine


Semaine Religieuse de Périgueux, in L'abbé J. Millot, Allons à Jésus, Paris, Lethielleux, 1911, p. 472-481.

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