Notre Père, qui êtes aux Cieux, que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive, que Votre Volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel; Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé, et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.                           Je vous salue, Marie pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il                          Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit. Comme il était au commencement, maintenant et toujours, pour les siècles des siècles. Ainsi soit-il

Les chrétiens cachés du Japon


Martyrs chrétiens à Nagasaki, XVIe-XVIIe siècle. Artiste japonais inconnu.

Quand l’Occident fit ouvrir à coups de Canon, dans le dernier tiers du XIXe siècle, les portes du Soleil levant et s’écrouler le pouvoir féodal xénophobe des shoguns, on découvrit près de Nagasaki, au Japon, d’étranges communautés chrétiennes. En 1545 Nagasaki était le siège d’un évêché romain extrêmement vivace, comptant des dizaines de milliers de fidèles. Son évêque : saint François-Xavier. Puis vinrent l’expulsion des prêtres et de tous les étrangers, la torture et la mort pour les missionnaires qui tentaient de débarquer, la destruction systématique de tous les lieux et objets de culte jusqu’aux plus humbles images pieuses, le reniement des faibles, la persécution des obstinés, enfin le silence et la nuit. Privés de prêtres, quelques centaines de Japonais chrétiens s’enfoncèrent dans les ténèbres de la clandestinité, enfouissant dans leur mémoire rites et prières. Ils se les transmettaient oralement et ne les célébraient qu’à de rares occasions épouvantablement meurtrières pour leurs communautés, trahies et dénoncées. Les prières perdirent leur sens, le latin s’altéra jusqu’à devenir méconnaissable, les rites se dégradèrent en pathétiques caricatures. Il n’en resta que des mots et des gestes : l’essentiel, c’est-à-dire, selon ce que je crois, la foi et la volonté du sacré.

L’essentiel, tout défiguré qu’il fût, chemina souterrainement pendant près de trois siècles, si profondément que les autorités japonaises le croyaient enseveli à jamais. Quand revint la lumière au bout du long tunnel et que marchèrent, à la rencontre les uns des autres, les survivants de ces catacombes et les prêtres catholiques récemment arrivés, ils eurent peine à se reconnaître, sinon par le signe de la croix. A tel point que beaucoup, parmi ces chrétiens survivants, regagnèrent leurs refuges, croyant à un nouveau piège du démon encore plus subtil que toutes les traîtrises dont leurs ancêtres avaient été victimes. Pendant près d’un siècle encore, rien ne put les en déloger. Ils n’étaient plus menacés, plutôt trop sollicités par des missions vaticanes de toute sorte, mais s’obstinèrent dans une espérance magnifiée qu’ils n’avaient pas reconnue.

Au large de Nagasaki, dans le détroit de Corée, quelques petites îles difficiles d’accès forment l’arrière-garde de l’archipel japonais, rochers dans la tempête. J’y fus en 1956. Ils y attendaient toujours le retour des prêtres de la vraie religion, promis jadis par saint François-Xavier. Un soir, on me conduisit assez mystérieusement dans l’arrière-cour d’une maison et là, à l’abri des shoji soigneusement fermés sur ce petit monde clos, j’assistai à la plus étrange des messes. Car c’était bien une messe. Debout devant une table haute — Dieu sait où ils l’avaient trouvée, dans ce pays où l’on vit à ras de terre ! sans doute l’avaient-ils eux-mêmes fabriquée—, recouverte d’un linge blanc immaculé, un homme d’une cinquantaine d’années, normalement vêtu, dînait de galettes de riz et de saké. Il y appliquait tant de sérieux, fermant les yeux à chaque bouchée, tandis qu’autour de lui une vingtaine de fidèles buvaient littéralement ses gestes du regard, à genoux, non pas à genoux sur les talons, à la japonaise, mais à genoux debout, comme dans une église, que l’intention transparaissait. Entre l’arrière-cour et la ruelle, trois guetteurs étaient postés, en relais. Pour guetter qui et quoi ? En 1956 ! Je compris que le symbole des guetteurs, après trois siècles de persécution, faisait aussi partie de la liturgie. De même que l’absence scrupuleuse d’ornements, de vêtements sacerdotaux ou d’objets particuliers de culte. Fuir très vite sans laisser de traces, tel avait été longtemps leur souci.  La manière furtive dont ils quittèrent la cour à la fin du repas, après avoir démonté la table, sans mot dire et séparément, relevait également de leur liturgie. Mais il n’y avait pas à se tromper : ils célébraient une messe catholique, proférant des paroles incompréhensibles qui n’étaient pas du japonais ni aucune autre langue connue, mais bel et bien des sonorités que je reconnus pour latines et qu’ils récitaient avec ensemble, tout bas, comme s’ils craignaient d’être entendus. Moi aussi, j’avais prié à voix basse, mêlant mon vrai latin, sans fausse note, à leur pathétique baragouin.

Hélas ! quinze ans plus tard, l’Église catholique conciliant emportait la place forte. Ils ont cédé. A force de persuasion, on leur a imposé de vrais prêtres du tout dernier modèle garanti, on a effacé trois siècles d’une foi de porc-épic qui valait mieux que toutes ces foutues prises de conscience par lesquelles Rome s’écroule. Ah ! la jolie liturgie qu’ils ont reçue en prime ! Et le bel escamotage de la foi ! Dans les temps que nous traversons, ce n’était peut-être pas le moment de supprimer les guetteurs, ils auraient pu fort utilement reprendre du service. (...) Dans le vaste dégueulis humanitaire vaguement monothéiste qui va nous submerger, ne survivront même pas les vieux-chrétiens de Nagasaki. Dommage ! Eux, au moins, ne doutaient pas...

Jean Raspail, La hache steppes 1974.

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